Expérimentateur de génie, arrangeur-compositeur en rupture avec la tradition, virtuose du bandonéon, l'argentin Astor Piazzolla (1921-1992) révolutionne le langage du tango en le dissociant de la danse et en le poussant hors de ses limites.
Portrait
Astor Piazzolla
"Greenwich était mon quartier. J'y ai connu mes premières bagarres… Je me souviens de la colère que me donnait la tristesse de ma mère, le désespoir de mon père sans travail, le froid qu'il faisait à la maison, durant l'hiver... Tout cela, plus la violence, est dans ma musique...", relate Astor Piazzolla, profondément marqué par une enfance new-yorkaise. Emigré aux Etats-Unis avec sa famille alors qu'il n'a pas encore cinq ans, Astor, né à Mar del Plata (Argentine) en 1921, y reste pendant onze ans. A neuf ans, il fait ses débuts au bandonéon et progresse rapidement. En 1935, le grand maître Carlos Gardel, impressionné par son talent, lui offre un petit rôle dans le film "El Dia Que Me Quieras". Parallèlement, le jeune prodige découvre le jazz et J.S. Bach par Bela Wilda, un disciple hongrois de Rachmaninoff. Un an plus tard, contraint de retourner à Buenos Aires, il tombe par hasard à la radio sur le tango du sexteto d'Elvino Vardaro… le coup de foudre est immédiat ! Dès lors, Piazzolla, qui maîtrise nettement mieux l'anglais que l'espagnol, n'a plus qu'une obsession : se perfectionner, apprendre la musique et travailler les arrangements. Engagé aux côtés de l'orchestre d'Anibal Troilo entre 1939 et 1941, le virtuose du bandonéon décide de prendre son destin en main et de monter sa propre formation, incluant le chanteur Fiorentino. Malheureusement, face au conservatisme en vigueur à l'époque dans le monde du tango, Piazzolla éprouve de sérieuses difficultés à faire accepter ses arrangements déjà emprunts de modernité. Néanmoins, téméraire, l'artiste persévère et compose dans les années 40 et 50 des œuvres de forme classique, mais aussi des tangos originaux : El Desbande, Se armo, Se fue sin decirme adios, Llanto negro, Villeguita, sans oublier les perles musicales Para lucirse et Lo que vendra. Malgré les encouragements d'un chef d'orchestre américain expérimenté, qui le compare volontiers à Ravel ou à Stravinsky, les efforts de l'instigateur du nuevo tango à se faire reconnaître par ses pairs restent vains. Les médias refusent de diffuser sa musique ou même d'en parler. En 1954, primé pour une composition à caractère classique, le musicien argentin obtient une bourse du gouvernement français et part étudier à Paris avec Nadia Boulanger, professeur, pianiste et compositeur. "Plus que tout autre chose, elle m'a donné confiance en moi-même, m'a fait voir au fond que j'étais un compositeur de tango, que le reste, certes, était important mais n'était pas ma voie et appartenait à un autre moi, cérébral et faux". Piazzolla entre alors dans une phase d'intense production d'où sortiront les tangos parisiens enregistrés avec Martial Solal au piano et les musiciens de l'Opéra de Paris : Rio sena, Picasso, Marron y azul, Chau Paris… Dès son retour en Argentine en 1955, encore sous influence parisienne, il fonde El Octeto de Buenos Aires, qui consacre la rupture avec le tango chan-chan des années 40 et laisse percer à la fois les influences de Bartok et de Gershwin. Son répertoire est bâti autour de ses compositions ou de celles d'autres modernistes comme Salgan, Stamponi et Federico. Avec l'Octeto, Astor Piazzolla démontre que le tango n'a besoin ni de la chanson, ni de la danse pour exister, que toutes les formes musicales peuvent lui être appliquées. Insatiable, il compose plusieurs heures par jour, joue, enregistre, forme des ensembles avec lesquels il expérimente plusieurs formules, mettant toujours en avant l'aspect purement musical du tango. "Je n'ai jamais aimé les danseurs. Ce qui comptait c'était de voir la tête des musiciens en jouant. S'ils faisaient une drôle de tête, c'était mauvais signe. Si cela leur plaisait, alors j'étais heureux." Avec le Quinteto Tango Nuevo, l'expérimentateur argentin poursuit encore plus loin sa démarche. Son ambition est d'adapter les canons de la musique européenne au tango en empruntant aussi aux travaux des arrangeurs de jazz. Cette conception avant-gardiste sera à l'origine de nombreuses polémiques avec ses pairs. L'album Révolution du tango, publié suite à son concert au Philharmonic de New York en mai 1965, marque un tournant dans l'esthétique du genre. Une ère nouvelle s'ouvre pour Piazzolla. En 1968, avec la complicité du poète uruguayen Horacio Ferrer, il crée Maria de Buenos Aires, un opéra miniature en deux actes et huit tableaux pour récitant, voix et onze instruments. S'écartant de plus en plus de la chanson, le musicien compose progressivement des pièces plus longues et se rapproche des formes symphoniques. Dans les années 70, avec son Quinteto electronico, Astor s'approche du rock, puis de la musique contemporaine. Inquiet de la situation politique en Argentine, il décide de retourner en Europe. Sa réputation prend alors une ampleur internationale et l'amène à diversifier sa production. Il travaille avec des vedettes de la chanson, signe des contrats avec les grandes maisons de disques et enregistre des albums avec le saxophoniste baryton Gerry Mulligan et le vibraphoniste Gary Burton. Sollicité pour écrire des musiques de films, il compose pour Alain Delon (Armaguedon) et surtout Fernando Solanas (l'Exil de Gardel et Sur). Jusqu'à son hémorragie cérébrale de 1990, qui le laissera paralysé, Astor Piazzolla, musicien très prolifique (plusieurs centaines de titres, soixante-dix long plays et des centaines d'arrangements), aura largement contribué à faire découvrir le tango au monde entier et à le hisser au rang de "grande musique" en lui donnant un habillage musical moderne et en le réconciliant avec les nouvelles musiques et les nouvelles générations.
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